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24 Octobre 2017 | 4, Heshvan 5778 | Mise à jour le 23/10/2017 à 19h07

28 Octobre - Chabbat Lekh Lekha : 18h21 - 19h23

Rubrique France/Politique

Un rabbin repasse le bac de philosophie

Crédit DR

L’intitulé du sujet proposé implique un postulat de départ : nous avons intérêt à étudier l’histoire. Ce parti pris est intéressant au regard des priorités mises en avant dans notre société.

En effet, notre société paraît plutôt orientée vers la culture du résultat, privilégiant les filières professionnelles au détriment des filières de recherche, considérées comme trop abstraites, car ne produisant que de la manière intellectuelle, donc non palpable. Le choix des étudiants lors de leur entrée dans le supérieur se porte ainsi davantage vers des formations techniques, spécifiques, les maigres bourses promises aux meilleurs chercheurs n’aidant pas à valoriser la vocation de l’historien… Et pourtant, dans un élan d’optimisme, les responsables de l’éducation nationale n’hésitent pas à proposer aux étudiants un tel sujet, et ceci sous une forme catégorique. La question n’est donc pas « avons-nous intérêt à étudier l’histoire ? », mais « pourquoi » cela est-il indispensable pour « nous », entendons - je suppose - « nous, citoyens français de ce début du XXIe siècle ». Alors en attendant – longtemps - que l’éducation nationale se décide à allouer des budgets conséquents aux véritables penseurs capables de scruter le passé, félicitons-nous de cette prise de conscience théorique, et tant pis pour les élèves de Terminale imaginant qu’il n’y a aucun intérêt à étudier l’histoire… Qu’ils choisissent un autre sujet !
Dans la Torah, l’idée est tout autant énoncée comme une certitude : « Souviens-toi des jours d’antan, méditez les années de génération en génération » (Deutéronome 32, 7). Le Rav Elie Munk commente dans “La voix de la Torah” : « C’est l’invitation faite aux enfants d’Israël de méditer l’histoire et ses leçons ». Mais de quelle « histoire » s’agit-il ? Que signifie « l’histoire » dans une perspective juive, affirmant à propos de Dieu « Aussi bien mille ans sont à Tes yeux comme la journée d’hier » (Psaume 90, 4) ; et proclamant dans la prière journalière l’éternité de Dieu qui « a régné », « règne » et « régnera » ? Par ailleurs, un bref regard sur le texte biblique montre qu’aux côtés de certains passages faisant état d’un compte précis des années, se trouvent d’autres textes entretenant un flou sur les aspects strictement historiques des événements. Témoigne de ce paradoxe l’opinion répandue parmi nos maîtres selon laquelle la Torah ne tiendrait pas compte de l’ordre chronologique (TB Pessa’him 6b). Or si cela peut être objet de discussions quant à la Bible elle-même, la littérature rabbinique, notamment celle du Midrash et des Aggadoth (récits talmudiques) ne laisse aucun doute quant à la faible préoccupation d’une cohérence historique, tant les anachronismes sont nombreux. On peut en outre trouver différentes versions du même récit en fonction des sources, comme l’illustre, par exemple, la description du siège de Jérusalem à l’époque romaine vers l’an 70, relatée avec diverses variantes selon le support (Avot de Rabbi Nathan 4, 5 ; TB Guittin 56 et Eikha Rabbati 1, 31).
Le Rav Weinberg (Allemagne, 1884-1966) l’exprime clairement : « Les Sages ne sont pas des historiens » (Lifrakim, p.71). Dans son commentaire sur la description des événements ayant mené à la chute de Jérusalem, il écrit : « L’histoire de Kamtsa et Bar Kamtsa [qui représente selon nos Sages l’élément déclencheur de la destruction du Temple] n’est pas un simple récit historique, il s’agit du dévoilement d’un fondement de l’histoire juive. Et de ce fait nous apprenons une grande chose : ni l’inculcation ni la mention des noms et des époques ne constituent l’essentiel de l’étude de l’histoire (...) » (Ibid., p.73).


L’invitation faite aux enfants d’Israël de méditer l’histoire et ses leçons

Si l’étude de l’« histoire » est importante, il ne s’agit donc pas d’une simple étude factuelle, mais d’un examen de son sens profond et d’un essai de compréhension du plan divin qui la traverse. Rachi traduit cette idée dans son commentaire sur le verset cité plus haut : « “Souviens-toi des jours d’antan” : Ce qu’Il a fait aux premières générations qui l’ont irrité. “Méditez les années de génération en génération” : La génération d’Enoch qu’Il a submergée dans les eaux de l’océan, celle du déluge qu’Il a noyée. Autre explication : vous ne vous êtes pas intéressés au passé ». S’intéresser au passé signifie ne pas reproduire les erreurs des générations antérieures, mais également prendre note des succès de ceux qui nous ont précédés. La suite du commentaire de Rachi indique que la transmission de l’histoire appartient aux prophètes et aux Sages. Pourquoi ces derniers qui n’hésitent pas à employer l’anachronisme sont-ils considérés comme davantage compétents que les historiens de métier ? C’est que l’histoire juive n’est ni la succession d’événements factuels, ni même une simple clef pour interpréter le présent. Les faits sont enterrés, mais les messages restent d’actualité, se mêlant au présent qui n’est autre qu’une préparation au futur, ceci dans une optique transcendantale. Le Rav Elie Munk écrit : « Dans la perspective biblique, l’histoire comprend une finalité, elle a un sens cohérent et constitue la réalisation du plan providentiel ». Avec le regard adéquat, les vestiges du passé peuvent devenir les fondations de l’avenir.

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