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21 Septembre 2017 | 1er, Tishri 5778 | Mise à jour le 20/09/2017 à 12h11

Rubrique Culture/Télé

Alessandro Guetta : « A la Renaissance, il y a eu un parallélisme entre les cultures chrétienne et juive »

Alessandro Guetta, professeur de philosophie et de pensée juive à l'INALCO, vient de publier « Les juifs d’Italie à la Renaissance » chez Albin Michel, un essai historique qui revient sur la richesse de la communauté juive d’Italie. Celle-ci développa une culture à la fois fidèle à sa tradition et ouverte à la modernité de l’époque.

Actualité Juive : En quoi peut-on considérer que la Renaissance en Italie a fait émerger une culture juive moderne ? Quels éléments vont permettent d’accréditer cette thèse ?

 Alessandro Guetta : Si on considère comme moderne une culture juive ouverte aux autres langues et cultures, qui suit le mouvement général d’une civilisation tout en le déclinant selon des caractéristiques propres, alors on peut dire que l’époque de la Renaissance nous fournit un tel exemple.

Les Juifs d’Italie partageaient avec les non-Juifs – pour être plus clairs, avec les Chrétiens – la même langue parlée et les grandes orientations intellectuelles. Une cohabitation relativement tranquille permit le développement d’une sorte de « parallélisme » entre les cultures chrétienne et juive ; en d’autres termes, lorsque de profonds changements intellectuels commencèrent à se manifester dans la société chrétienne à l’époque de la Renaissance, les Juifs participèrent au mouvement, mais en suivant leur tradition religieuse, intellectuelle, voire linguistique.

Un exemple frappant est celui de la rhétorique. On sait bien que la diffusion de cette discipline vers la fin du 15e siècle fut un des éléments les plus importants de ce qu’on appelle « Renaissance ». La rhétorique de la Renaissance, qui s’inspirait des modèles latins, connut une grande floraison et inspira de nouveaux styles d’écriture.

Un des grands intellectuels juifs de l’époque, Yehuda ben Yehiel dit Messer Leon, rédigea une rhétorique en hébreu, appelé Nofet Tzufim (« Le suc des rayons ») où il retrouvait dans la Bible le modèle de toutes les figures rhétoriques classiques et réclamait donc pour les Juifs la création de cette discipline ancienne-nouvelle. La génération suivante, des auteurs juifs importants comme Yohanan Alemanno et Moshe de Rieti proposèrent un nouveau style littéraire hébraïque, qui peut être vu comme le parallèle du “nouveau” style latin des humanistes chrétiens.

Parfois, ce parallélisme formel laissait la place à une véritable collaboration intellectuelle : des savants juifs ont traduit vers le latin des ouvrages d’auteurs arabes conservés dans les versions hébraïques, d’autres rédigeaient des grammaires de l’hébreu destinées aux “hébraïsants” chrétiens. Un autre élément d’ouverture, ou pour mieux dire de notions ou valeurs partagées, était l’utilisation de la langue italienne. Des poètes juifs ont rédigé des poèmes bilingues, où l’hébreu et l’italien s’alternent selon un mètre fixe, d’autres ont traduit en vers italiens des poèmes  hébraïques importants.

 

A.J.: Quel est l’auteur juif italien qui selon vous incarne le plus cette période historique qu’est la Renaissance ?

A.G. : A part Yehuda ben Yehiel (Messer Leon) évoqué plus haut, Azariya de’Rossi, Avraham Sha‘ar Aryeh (Portaleone) et Yehuda Ariye (Leone) Modena, qui ont tous vécu entre la moitié du 16e et les premières décennies du siècle suivant, incarnent cet esprit d’ouverture et de participation. De’ Rossi procède à une opération de reconstruction philologique inspirée à la vérité plus qu’à l’autorité, pour corriger le calendrier hébraïque fixé par les rabbins; Portaleone estime que la connaissance du grec, du latin et des sciences (il était lui-même un scientifique important), associés aux discipline juives traditionnelles, contribuent à perfectionner le service de Dieu ; quant à Modena, il prononce ouvertement le mot « moderne » relativement à l’usage de l’italien littéraire, invitant ses coreligionnaires à s’inscrire dans une sorte de modernité nationale italienne.

 

A.J.: En quoi la cabale et la magie occupent une place importante dans la culture de la Renaissance ?

A.G. : A la Renaissance, la cabale était vue comme une doctrine religieuse et philosophique ancienne, qui contenait des secrets relatifs à la connaissance du monde et du divin, mais qui pouvaient aussi être utilisés à des fins pratiques. Des textes très anciens comme le Sefer Yetzira, le Bahir, le Zohar étaient lus, étudiés, traduits par des hébraïsants chrétiens, parfois avec l’aide de savants juifs. En même temps, des savants juifs appliquaient à la lecture de la Torah accompagnée par des techniques de méditation particulières une valeur quasi-magique : ils se voyaient ainsi capables d’opérer des transformations dans le monde, grâce à l’influx divin qu’ils étaient capables d’attirer vers le bas.

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