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26 Septembre 2017 | 6, Tishri 5778 | Mise à jour le 26/09/2017 à 07h37

Rubrique Culture/Télé

Georges Perec dans la Pléiade

L’appareil critique de la Pléiade facilite le parcours dans les labyrinthes de la pensée pérecienne (DR).

L’immense écrivain, disparu en 1982, fait son entrée dans la prestigieuse collection.

Il se dit que l’ancien appartement de Georges Perec, près du Jardin des Plantes, cherche toujours son nouveau propriétaire sur le site Le Bon Coin. A défaut d’un trois pièces donnant sur cour, l’urgence exige plutôt de se doter du bien le plus précieux de cet immense écrivain, son œuvre de papier à laquelle La Pléiade a ouvert ses prestigieuses portes, au printemps. « Un classique moderne », écrit Christelle Reggiani dans la préface à ces près de 2500 pages qui rendent compte de la fantaisie, de la subtilité et de la mélancolie d’un auteur dont l’écriture ne se laisse jamais saisir au premier regard. 

Déroutant Perec qui se joue de son lecteur pour mieux renverser la table. Les Choses (prix Renaudot 1965), La Vie mode d’emploi (prix Médicis 1978), Penser/Classer (1985) : l’appareil critique de la Pléiade facilite le parcours dans les labyrinthes de la pensée pérecienne. Il éclaire les strates d’une écriture qui couvre de mots les blancs tracés par l’absence. La Disparition (1969), dépourvue de la voyelle « e », interroge ainsi par un biais stylistique le scandale absolu de l’absence du père, Icek, soldat tué par un obus en 1940, et de la mère, Cyrla Schulewitz, exterminée à Auschwitz. « Il y avait un manquant. Il y avait un oubli, un blanc, un trou qu’aucun n’avait vu, n’avait su, n’avait voulu voir », écrit Georges Perec dans ce lipogramme paru deux ans après sa cooptation au sein de l’Oulipo, club littéraire fondé par Raymond Queneau. 

Mais c’est aussi contre l’effacement de ses souvenirs d’enfant, de ce tissu mémoriel que forment, habituellement, les premières années innocentes de l’existence que cherche à combler Perec, habité par le besoin « de se fabriquer une famille de papier » (Reggiani). « Moi, j'aurais aimé aider ma mère à débarrasser la table de la cuisine après le dîner. Sur la table, il y aurait eu une toile cirée à petits carreaux bleus », imagine Perec dans W ou Le souvenir d’enfance (1975). 

Dans son Album Georges Perec, offert pour l’achat de trois Pléaide, Claude Burgelin note, à propos de La Disparition : « Le feu d’artifice verbal est si éblouissant qu’il aveugle. On mit des années avant de s’apercevoir que derrière ces jeux de massacre autour de la lettre interdite se dessine une fable sur le génocide des juifs ».

Le travail d’orfèvre de cet ami et spécialiste de Georges Perec est un ravissement. On y découvre notamment quelques unes des listes baroques dressées au stylo par ce cruciverbiste de génie. On comprend mieux aussi comment Perec, né Peretz le 7 mars 1936, a fait du maniement des lettres, des signes, « une réinvention toute personnelle d’une sorte de Talmud ». Désormais sur papier Bible, Perec a trouvé une nouvelle demeure. 


Georges Perec, «Œuvres I et II», sous la direction de Christelle Reggiani, La Bibliothèque de la Pléiade, 1130 p. et 1260 p., 110e (prix de lancement jusqu’au 31 décembre)

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