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21 Septembre 2017 | 1er, Tishri 5778 | Mise à jour le 20/09/2017 à 12h11

Rubrique France/Politique

Elie Tenenbaum : « La défiance entre la nation et les armées est profonde »

Crédit : www.ifri.org/fr

La démission du chef d’état-major des armées, le général Pierre de Villiers, la semaine dernière, rend plus saillante la question de l’avenir de certaines opérations extérieures engagées par la France.

Actualité Juive : Assiste-t-on à une crise inédite sous la Ve République entre l’armée et le pouvoir politique ? 

Elie Tenenbaum : C’est en effet une crise de confiance assez sérieuse. La Ve République en a connu d’autres dans des cadres différents, et à des époques où les questions de défense revêtaient une autre importance dans le quotidien des Français, par exemple lors de la démission du chef d’état-major général en 1961, au lendemain du putsch des généraux en Algérie. Ce que l’on oublie trop vite en revanche c’est l’origine de la crise et la volonté du général de Villiers d’enrayer 25 ans de baisse du budget de la Défense. Au cours de deux dernières années de son mandat, le Président Hollande avait timidement mis un terme à ces coupes et le candidat Macron avait pris des engagements fermes dans cette direction. Or, à peine élu, il révise à la baisse ses ambitions. Autrement dit, il y a une crise politique et institutionnelle immédiate, dont la portée est à nuancer. En revanche, la crise budgétaire et la défiance entre la nation et les armées sont plus profondes.

 

A.J.: Quelles traces laissera la crise sur la relation entre Emmanuel Macron et les forces armées ?

E. T. : La déception est d’autant plus forte que M. Macron avait très bien démarré son mandat. Il avait rendu visite, le jour de son intronisation, aux blessés militaires au Val-de-Grâce avant un déplacement auprès des troupes françaises au Mali. Mais après avoir endossé le costume de chef des armées sur le plan de la communication, il n’est pas allé au bout de cette posture sur le plan budgétaire. S’il y a déception et amertumes dans les rangs, le terme de défiance est sans doute trop fort. Les armées en France sont légitimistes et républicaines. Il n’y a pas de remise en cause de la légitimité du pouvoir politique – à ce titre, il n’était pas nécessaire pour le Président de rappeler qu’il était le « chef », comme il l’a fait dans son allocution du 13 juillet, car personne ne le conteste.


« Les armées en France sont légitimistes et républicaines »


A.J.: On a alors parlé d’humiliation du chef d’état-major des armées (CEMA) devant ses troupes…

E. T. : M. Macron a fait connaître publiquement un désaccord devant une assemblée de militaires et de personnels du ministère de la Défense, ce qui n’était pas forcément la manière la plus diplomatique de réagir aux propos du général de Villiers, sortis quelques jours plus tôt dans la presse.


A.J.: Le général Vincent Desportes, ancien commandant de l’Ecole de guerre, a regretté dans Le Monde un « autoritarisme juvénile » du président.

E. T. : Cela me semble un peu exagéré. Il y a une mauvaise gestion de communication de l’entourage de Macron, pas forcément très au fait des pratiques en cours dans les armées. Il n’est pas inhabituel que le Président veuille s’entourer de chefs militaires qui lui conviennent. C’est ce qu’avait fait Jacques Chirac, en écartant assez rapidement l’amiral Lanxade, CEMA de François Mitterrand. Mais, encore une fois, le fond du problème n’est pas tant la manière dont la crise a été gérée que de tester la cohérence de l’équipe présidentielle entre les missions confiées aux armées et les moyens dont elle entend les doter pour les mener à bien.

 

A.J.: Les coupes budgétaires de cette année laissent-elles supposer un redéploiement de certaines missions ?

E. T. : Faute d’équipements et d’hommes, l’état-major des armées ne pourra plus assurer les missions dans le cadre actuel. A côté des missions prioritaires, comme la protection du territoire national, il faudra renoncer à certaines opérations sur les théâtres extérieurs – ce fut déjà le cas en Centrafrique en 2015. Dans le pire des cas, ce manque de moyens imposera un choix entre la sécurité des soldats et le maintien des missions. Mais lorsque nous connaitrons des blessés graves ou des morts, faute d’hommes bien entraînés ou de matériels bien entretenus, le coût politique dépassera largement le coût budgétaire de 850 millions d’euros sur lequel mégote aujourd’hui Bercy.

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