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21 Septembre 2017 | 1er, Tishri 5778 | Mise à jour le 20/09/2017 à 12h11

Rubrique Culture/Télé

Robert Redeker : « Sans la mort, pas d’histoire ni d’évolution »

Agrégé de philosophie et auteur de nombreux livres sur l’école, le progrès ou encore la vieillesse, Robert Redeker vient de publier « L’éclipse de la mort », un essai puissant qui analyse notre époque au travers de la façon dont elle appréhende le phénomène de l’extinction de la vie.

Actualité Juive : La mort est davantage une chance qu’une punition, expliquez-vous dans votre nouvel ouvrage. Comment arrivez-vous à cette conclusion ?

Robert Redeker : Pour l’homme seulement, la mort est un mystère. Le désarroi devant la disparition est à la source de la pensée et de la conscience. De ce fait, à travers l’interrogation qu’elle suscite, elle est ce qui a arraché l’homme à la condition animale, ce qui l’a séparé des autres espèces vivantes, lui fournissant l’occasion de la découverte de soi. Sans la mort, pas de culture. Pas d’histoire, pas d’évolution. Mais aussi : pas de génération, pas de parents, pas d’enfants, donc pas tous les sentiments qui y sont liés, et par conséquent pas l’amour. L’amour est lié au désir d’immortalité : tout « je t’aime » veut l’être pour toujours, défi lancé par le cœur à la mort. 

 

A.J. :  Votre livre explique aussi que le travail d’occultation de la mort fait par les sociétés modernes, notamment par sa mise à distance, conduit à la déshumanisation. Pourquoi ?

R.R. : Notre société n’a pas de réponse spirituelle collective à la mort.  En même temps, elle est traversée par un immortalisme implicite, qui se manifeste jusque dans la cosmétique, le viagra, le jeunisme, le fitness, le culte du corps, dont le transhumanisme tient le discours explicite. C’est un immortalisme matérialiste ruineux. Du coup elle repousse la mort dans la sphère privée, la transformant en objet de scandale ; bref elle la rend étrangère et impensable. 


A.J.: Le judaïsme, comme le christianisme, développe l'idée que l’âme devient immortelle avec l’avènement des temps messianiques. Ne serait-ce pas la progression de l’athéisme qui a rendu la mort si difficile à appréhender, parce qu'elle apparaît dans ce cas irrémédiable ? R.R. : L’immortalité de l’âme est aussi présente chez Platon. Ce n’est pas l’athéisme en tant que tel qui est en cause. L’athéisme philosophique affronte courageusement la question de la mort. Nous avons autant besoin de lui pour penser que nous avons besoin de Maïmonide et de saint Thomas d’Aquin. C’est autre chose qui se manifeste dans cette occultation sociale de la mort : l’indifférence à la transcendance et à la métaphysique, le regard borné terre-à-terre qui domine actuellement. Tout se passe comme si ce que le philosophe néoplatonicien Proclus appelait nos « yeux de chauve-souris », ceux qui ne regardent pas la mort, étaient nos seuls yeux. Or, la mort nous montre quelque chose, et nous ne voulons plus regarder ; la mort nous dit quelque chose, et nous ne voulons plus tendre l’oreille. Nous la réduisons à un événement clinique muet.

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