Default profile photo

21 Septembre 2017 | 1er, Tishri 5778 | Mise à jour le 20/09/2017 à 12h11

Rubrique Israël

Exercice militaire, raids en Syrie: Israël montre ses muscles

Des images satelittes montrant les dégâts causés par le raid attribué à Israël le 7 septembre (Crédit : ImageSat International).

Inquiet devant la reconfiguration du théâtre de guerre syrien, Jérusalem cherche à dissuader l’Iran et ses alliés de reprendre les hostilités. Les choix russe et américain compliquent néanmoins l’équation israélienne.

Ces jours-ci, le fantôme de Meir Dagan flotte sur le Proche-Orient. Disparu en  mars 2016, l’ancien patron du Mossad a été honoré par l’armée israélienne au moment où démarrait, le 4 septembre, un exercice militaire grandeur nature. Dix jours de simulation, une vingtaine de brigades : avec « Or Hadagan » (« Lumière de Dagan »), le message de Jérusalem veut afficher sa détermination. « Cet exercice en est une preuve. Nous savons nous adapter face aux défis présents dans la région Nord et face au Hezbollah », indique-t-on à Tsahal. Jamais depuis 1998, une telle démonstration de force n’avait été menée. A l’époque, le commandant du Front nord de Tsahal s’appelait… Meïr Dagan.  

L’un des scénarios défensifs de l’exercice, dirigé par le successeur de Dagan, le major général Yoël Strick, et le chef des Corps du Front nord, le major général Tamir Hyman, prévoyait une attaque simultanée de la milice chiite : le débarquement de terroristes libanais, depuis la mer, dans le village de Shavei Tsion, à quinze kilomètres de la frontière, accompagné par un assaut contre le site archéologique de Gesher Beinot Yaakov, sur le plateau du Golan. Les ingrédients d’un engrenage sont là réunis. La « troisième guerre du Liban » démarre. Lundi dernier, l’infanterie, la Marine,  l’Armée de l’air ou encore les cyber-unités ont exécuté le versant offensif du plan. Les bataillons de l’infanterie n’ont pas eu besoin de franchir la frontière pour le mettre en œuvre. Les exercices ont été menés dans des zones septentrionales du pays, ressemblant à s’y méprendre au Sud-Liban.

En 2006, le gouvernement d’Ehoud Olmert avait peiné à dégager des objectifs clairs à une opération longue – trente-trois jours – qui avait révélé des lacunes dans la protection du front intérieur. Cette fois, pas de tergiversation : le but d’ « Or Hadagan » est de « vaincre » un Hezbollah aux capacités militaires renforcés par les livraisons irano-syriennes et le savoir-faire acquis au contact des officiers russes et iraniens en Syrie. Mais le jour venu, lorsque l’odeur de la poudre se fera sentir sur les sentiers galiléens, Hassan Nasrallah sera-t-il le seul adversaire des troupes israéliennes ? La simulation XXL repose en effet sur l’hypothèse de l’ouverture d’un seul front. Comment Tsahal réagirait-elle si la guerre devenait demain multidimensionnelle ?


Continuum chiite 

La question ne doit pas laisser beaucoup de temps libre à Gadi Eizenkot. Le chef d’état-major est attentif à la tectonique des plaques qui redessine aujourd’hui la carte du Moyen-Orient. Le constat est implacable pour celui qui commandait le commandement d  Front nord entre 2006 et 2013: le « continuum chiite » que rêve de bâtir la République islamique, de Beyrouth à Téhéran en passant par Damas et Bagdad, est en bonne voie. Et les récentes victoires du régime de Bachar El Assad et de ses alliés face à l’Etat islamique ont assombri les vues israéliennes. « Sur la Syrie, on ressent chez les Israéliens une inquiétude plus grande qu’il y a un an. Le pessimisme s’est installé», confie à Actualité juive un observateur très au fait de la question. La prochaine prise des loyalistes et des milices pro-iraniennes pourrait être Deir ez-Zor, à l’est, dans une région stratégique pourvue en hydrocarbures.

Deir ez-Zor, retour à Meir Dagan. Le 6 septembre 2007, un raid israélien frappait le réacteur nucléaire syrien de cette ville bordée par l’Euphrate. Le site avait été construit à partir du savoir-faire technologique nord-coréen. Menée sous l’autorité du premier ministre de l’époque Ehoud Olmert, la frappe avait pour concepteur le maître espion Dagan, architecte de la stratégie israélienne de contre-prolifération à l’égard de la Syrie et de l’Iran.

Jeudi 7 septembre 2017. 2h42 dans le ciel syrien. Tirées depuis le territoire libanais, des missiles s’abattent sur le site militaire de Mesyaf, à l’ouest du pays.  La signature israélienne du raid, non confirmée officiellement comme de coutume, ne laisse gère de doute. L’opération, qui a coûté la vie à deux gardiens présents sur place, semble avoir été une réussite opérationnelle au vu des images satellite publiées dans la foulée (voir ci-contre). Elle confirme l’agilité des pilotes israéliens, alors que Mesyaf n’est séparé que par soixante kilomètres de la base navale russe de Tartous. « A priori, les Israéliens ont dû prévenir les Russes. La question est de savoir si cela a été fait à H-24 ou H-1… », s’interroge notre témoin qui s’exprime sous condition d’anonymat.


Cible inédite

Sur la centaine de frappes opérées par l’armée de l’air israélienne depuis 2012 notamment en Syrie, selon les confidences du commandant sortant de l’armée de l’air, le major général Amir Eshel publié par  quotidien Haaretz au mois d’août, celle du 7 septembre sort du lot. Par sa cible en premier lieu. Mesyaf est le siège du Centre d’études et de recherches scientifiques (CERS), régulièrement épinglé par les associations syriennes de droits de l’homme. Le CERS se présente en effet comme la principale agence en charge du programme de production d’armes chimiques et biologiques du régime alaouite. Mais pas seulement.  Pour l’ancien chef du Conseil de sécurité national israélien, Yaakov Amidror, ces frappent marquent un « changement ». « Cette fois, la cible ne serait plus des convois du Hezbollah libanais, mais un site appartenant au régime syrien, attaqué sûrement car il fabrique des armements pour le Hezbollah », a-t-il indiqué à plusieurs médias internationaux dans une conférence téléphonique. « Un énorme incendie s’est déclaré dans un dépôt d’armes contenant des missiles », a confirmé l’Observatoire syrien des droits de l’homme.

Faut-il voir un lien entre « Or Hadagan » et Mesyaf ? La première a nécessité, par sa dimension, une planification de longue date, démarrée il y a un an et demie. La seconde opération répond à l’évolution récente de la situation en Syrie. Toutefois, postule le Yediot Aharonot, les autorités politiques et militaires israéliennes ont pu se servir de l’exercice de simulation comme un contre-feu pour perturber l’ennemi sur ses véritables attentions et le surprendre plus aisément.  « Nous sommes déterminés à empêcher nos ennemis de porter atteinte, ou même de créer une occasion pour porter atteinte, à la sécurité des citoyens d’Israël », a martelé le ministre israélien de la Défense, Avigdor Liberman.


Fenêtre d'opportunité

Les nuages se rapprochent en effet dangereusement de la frontière israélienne. « Benyamin Netanyahou a voulu profiter d’une fenêtre d’opportunité. Il n’est pas sûr que ce qui a été possible la semaine dernière l’aurait été dans six mois au vu de l’accélération de la situation syrienne », estime l’observateur cité plus haut. La veille du raid, une commission de  l’ONU pointait la responsabilité du régime Assad dans l’attaque chimique de Khan Cheikoun, le 4 avril, qui avait conduit l’administration Trump a frappé en représailles des installations syriennes. Parrain de l’accord de 2013 sur l’élimination des armes chimiques syriennes, Moscou a pu se trouver ainsi pris en porte-à-faux par son affidé alaouite et préférer garder le silence après l’attaque de Mesyaf. La Syrie et le Hezbollah n’ont pas non plus réagi militairement, considérant prioritaire la victoire contre l’Etat islamique. Un objectif que rendrait beaucoup plus délicat à atteindre une confrontation avec l’armée israélienne. 

Vladimir Poutine demeure toutefois un interlocuteur peu malléable pour Jérusalem, selon notre expert. « Israël et la Russie se sont mis d’accord sur un mécanisme de déconfliction pour éviter des accrochages dans le ciel. Mais ce partenariat devient de plus en compliqué. Les marges de manœuvre israéliennes sont de plus en plus étroites ». 


Avantage stratégique

La dernière visite du premier ministre israélien à Sotchi, le 23 août, a souligné les divergences entre les deux capitales. M. Netanyahou peste de voir Israël sacrifié par l’accord de cessez-le-feu dans la partie méridionale de la Syrie, conclu par Washington et Moscou au mois de juillet. Selon le media arabe Asharq Al Awsat, les Américains ont accepté que les milices pro-iraniennes soient positionnées jusqu’à 8 à 15 kilomètres de la frontière jordanienne et du plateau du Golan. Jérusalem avait fixé sa ligne rouge à 32 kilomètres.

« Les Israéliens estiment que les Etats-Unis ne défendent pas assez leurs positions », analyse notre observateur, très bon connaisseur de la diplomatie de l’Etat hébreu. « Et ils n’ont pas confiance dans les forces russes qui sont chargés de surveiller la bonne application de l’accord ». La ligne russe fluctue ainsi entre une coopération avec Téhéran, indispensable pour assurer la victoire d’Assad et in fine  l’influence russe en Syrie, et des échanges de bons procédés avec Israël pour permettre à Jérusalem de maintenir son avantage stratégique sur le Hezbollah.

« Les attaques israéliennes en Syrie pourraient en fait être dans l’intérêt des Russes, dans la mesure où ils permettraient à Moscou de jouer le rôle d’ « adulte responsable » oeuvrant  pour calmer les inquiétudes de ses clients nerveux, accroissant ainsi leur dépendance envers Moscou », écrit dans Israël Hayom le professeur Eyal Zisser, l’un des meilleurs spécialistes israéliens de la Syrie. Avant de s’interroger. « La fenêtre d’opportunité qui a permis à Israël d’opérer sur le territoire syrien est-elle en train de se refermer maintenant que la fin du conflit syrien se rapproche ? De plus, quand Poutine décidera-t-il de mettre un terme à ses opérations [israéliennes], qui pourraient compromettre ses succès en Syrie, et que fera-t-il en échange pour assurer la sécurité d’Israël ? ».

Powered by Edreams Factory